Paulhenry Saux

Je crois que j’ai oublié comment penser par moi-même. La dernière fois doit remonter vers la fin de l’école primaire, où insouciance et jeux étaient mon quotidien. Puis est arrivé le collège et la course aux notes. J’ai vite compris comment les obtenir : il suffisait d’apprendre par cœur le cours et les méthodologies. Comme beaucoup, je m’exécutais sans me poser de questions et les résultats sont très vite arrivés, si bien que j’ai continué jusqu’au lycée.

En première, j’ai eu la chance d’avoir une professeure de français extraordinaire, qui nous encourageait à penser par nous-même. Cependant je n’ai pas pu me résoudre à suivre ses conseils. J’apprenais par cœur les plans de dissertation sur œuvre. Le jour venu, je n’avais qu’à piocher dans les arguments comme dans un catalogue pour composer ma “réflexion”.

Et ça marchait. Encore. C’est ça le problème.

Je me souviens qu’un jour, durant un cours en petit groupe, elle avait eu des paroles très touchantes où elle reconnaissait le travail que je fournissais. C’était la première fois - et la dernière - qu’un enseignant, qu’une personne le faisait. J’ai alors continué à me gaver de connaissances pour finir par obtenir le bac de français avec succès. La terminale est arrivée, et avec elle la philosophie. C’est peut-être la discipline pour laquelle j’ai le plus de regrets.

Bien que ma relation avec l’enseignante ait été un peu plus distante, j’avais à cœur de réussir cette matière réputée exigeante. J’aimais la discipline, même si c’était le cours où je participais le moins. Sans doute avais-je peur d’exposer ce que je pensais. Encore une fois, les échéances associées m’ont poussé à consommer la matière, sans me laisser le loisir de penser les notions. Si l’année précédente, la dissertation était mon exercice favori, elle est devenue une souffrance. J’avais l’impression de broder indéfiniment autour du sujet, parce que, comme un perroquet stochastique1, je ne croyais pas en ce que j’écrivais.

Cela me rappelle étrangement ces expériences d’IA où l’on entraîne une araignée virtuelle à sauter le plus haut possible : pour maximiser son score, elle finit parfois par rouler sur elle-même,apendices tendus. Elle respecte la consigne (son centre de gravité est plus haut), mais elle passe totalement à côté de l’intention2. J’ai été cette araignée : j’ai maximisé mes notes en “hackant” les méthodologies, sans jamais vraiment décoller.

Je préférais de loin le commentaire, où l’on se met à l’écoute d’une pensée originale, moins hypocrite à mes yeux. Si dans les deux cas, de très bons résultats étaient obtenus, je regrette de n’avoir pas tenté de produire une réflexion personnelle au moins une fois.

Aujourd’hui, j’étudie les sciences. À mon niveau, c’est un monde de réponses, pas de questions. On calcule, on applique, mais on débat peu. En m’informant par ailleurs, je réalise mon impuissance : j’ai des connaissances, mais je ne sais pas encore les relier entre elles. Je sais absorber, je ne sais pas encore critiquer. Pourtant, j’ai envie de me rappeler mais aussi de partager ce que je découvre. Et quoi de mieux qu’un petit blog pour cela ? C’est le support - et la motivation - qui me manque pour synthétiser mes réflexions et ce que j’apprends chaque jour, en essayant de réussir la - difficile - tâche de penser par soi-même.

  1. Terme utilisé en traitement du langage naturel pour décrire une entité capable de produire un discours cohérent de manière aléatoire sans en comprendre le sens. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Perroquet_stochastique 

  2. Voir la section 4 de https://arxiv.org/pdf/1606.06565 pour une explication détaillée