Je crois que je suis tombé dans “le bien commun” durant mon adolescnce. J’aimais beaucoup lire et explorer les cartes géographiques. Un jour, alors que je consultais un article sur les alternatives à Google Maps, je tombe sur “openstreetmap, la carte libre” présentée comme “le wikipédia des cartes”. Je ne savais pas que cela serait le début d’une grande aventure qui m’amènerait à cartographier tout mon département, des défibrilateurs aux points d’eau en passant par les tables de ping-pong (je vous met au défis de trouver une table de ping-pong sur Google maps!) Si je contribuait au début surtout par amusement1, j’ai continué d’abord pour remercier les personnes qui avaient déjà contribué et “faire ma part” puis simplement car j’appréciais créer de façon collaborative quelque chose d’utile à tous. Ces deux motivations étaient en fait les deux faces d’une seul et unique objectif : contribuer aux bien communs.
Il semble difficile de donner une définition complète aux premiers abords, tant cette notion est large. On parle d’une “chose”, un bien, donc a priori quelque chose de physique, qui serait donc “commun”, donc appartenant à une “commun-auté” ? On commence à apercevoir un débit d’explication : un bien commun est quelque chose qui appartient à tout le monde.
Mais attention, c’est là que le piège se referme. Si c’est à tout le monde, est-ce que je peux en faire ce que je veux ? Est-ce que je peux vider tout le lac de mon village pour remplir ma piscine (super) olympique ? Notre première définition commence à se fissurer, on dirait…
Un bien commun, ce n’est pas un “open bar” où chacun se sert librement jusqu’à épuisement de la ressource. Il faut en réalité ajouter une dernière composante à notre définition : un bien commun a vocation a perdurer voire se développer tout en restant accessible à tous. Il faut donc créer une gouvernance autour de la ressource autour de la ressource pour empêcher les abus.
On passe donc d’une définition où un bien est par nature “commun” ou non à une notion où c’est une communauté qui décide de qualifier ce bien de commun. On a donc une relation entre :
En résumé, le bien commun n’est pas tant une “chose” qu’une manière de vivre ensemble autour de cette chose.
Si l’on suit notre intuition, l’air et l’eau sont les exemples ultimes du bien commun : personne ne les a créés, et tout le monde en a besoin pour survivre. On a donc tout intêret à ce que ces ressources ne disparaissent pas et restent accessibles à tous. Pourtant, ils ne se gèrent pas du tout de la même manière.
L’air est le “commun” le plus pur, mais aussi le plus invisible. Il est impossible d’enclore l’atmosphère pour empêcher mon voisin du dessus de respirer, même quand il passe l’aspirateur à 23h… Ici, le défi du bien commun n’est plus l’accès, mais la qualité. De plus, par sa nature, ce bien ne peut être commun qu’à l’échelle mondiale, pour que personne ne dégrade ce que nous inhalons tous. À quoi bon faire de l’air un bien commun dans la ville A quand la ville B a autorisé plusieurs usines rejetant des particules nocives ?
L’eau, elle, est un terrain de lutte beaucoup plus concret. Contrairement à l’air, elle peut être captée, mise en bouteille et vendue. C’est là que la distinction devient politique :
L’eau nous force à choisir : allons-nous laisser des entreprises posséder les sources (privatisation), ou allons-nous créer des conseils de citoyens pour décider ensemble de la part qui va à l’agriculture, à l’industrie et à la gamelle de mon chat ?
En résumé, si l’air est un commun subi, l’eau peut le devenir par volonté démocratique.
Pour comprendre que ce débat n’est pas qu’une affaire de dictionnaires ou de philosophie ancienne, il suffit de regarder ce qu’il se passe en France avec les “méga-bassines”. Le cas de Sainte-Soline est un cas d’école : on puise de l’eau dans les nappes phréatiques en hiver pour la stocker dans d’immenses réservoirs à ciel ouvert, afin d’irriguer des cultures intensives en été.
C’est précisément ici que la notion de bien commun se fracture :
Sainte-Soline nous montre que le bien commun n’est jamais acquis. Ce n’est pas parce qu’une ressource est “naturelle” qu’elle est protégée. Sans une gouvernance partagée, i.e. un dialogue entre agriculteurs, citoyens, écologistes et État, le bien commun finit par être “accaparé” par ceux qui ont les moyens techniques et financiers de le capturer.
Ce mode de gouvernance, à l’échelle locale est possible. C’est le cas des pays-bas avec les wateringues. Ces communautés d’usagers existent depuis le Moyen-Âge pour gérer les digues et l’eau. Elles sont tellement efficaces qu’elles sont inscrites dans la Constitution néerlandaise et gèrent un budget de presque 4 milliards d’euros !
En revanche aux Pays-Bas, les wateringues sont essentielles : au nombre de 21, elles couvrent le pays ; leur surface moyenne est de 1 600 km2, […]. Elles figurent dans la constitution du pays comme collectivités territoriales fonctionnelles ; leur budget cumulé est de 4 milliards d’euros par an, dont la moitié pour la gestion quantitative (digues, pompes, etc.) et l’autre moitié pour la gestion des stations d’épuration des eaux usées dont elles ont la maîtrise d’ouvrage exclusive. – B. Barraqué2
Comme l’explique B. Barraqué3, ce n’est pas possible en France car “l’article 34 de la Constitution ne permet pas à des comités d’usagers réunis es-qualités de percevoir ou de gérer de l’argent public, ce qui est réservé aux élus.”
En bref, les bassines sont le rappel brutal que si on ne définit pas ensemble des règles de partage, c’est la loi de celui qui griffe le plus fort (ou du plus gros tuyau) qui gagne.
Mon chat ne comprend pas pourquoi je ne peux pas simplement chasser le canard sur la mare municipale. Pour lui, la propriété est un concept de primate stressé. Et il n’a pas tort : pour justifier nos barbelés et nos factures, nous avons dû inventer une taxonomie complexe des “biens”.
La matrice de Ostrom4 sépare les biens selon deux critères : la rivalité (si je consomme le bien, en reste-t-il pour les autres ?) et l’exclusivité (peut-on techniquement empêcher quelqu’un d’y accéder ?).
| Excluabilité forte | Excluabilité faible | |
|---|---|---|
| Rivalité forte | bien privé | bien commun |
| Rivalité faible | bien de club | bien public |
Ce sont les biens classiques de l’économie. Ils sont rivaux et excluants (si tu ne paies pas, tu n’as pas la pomme). Une bouteille d’eau achetée au supermarché.
C’est la catégorie préférée de mon chat, qui a décidé que tout ce qui est comestible dans cette maison est un Bien Privé dont il est l’unique propriétaire. La rivalité est totale (surtout quand il s’agit de thon).
C’est ici que se situent la plupart de nos services publics actuels, comme l’eau potable. Ils sont excluants (on peut couper l’eau ou interdire l’accès au bus si on ne paie pas) mais non-rivaux jusqu’à un certain point (que tu boives ton verre d’eau n’empêche pas techniquement le voisin d’avoir le sien au robinet). C’est dans cette catégorie que rentre l’eau du robinet (en tant que service) : on est libre d’y adhérer, mais on doit payer sa contribution (facture au volume) pour ne pas être exclu.
Ce sont des “biens publics impurs”. Ils sont rivaux (la ressource est limitée) mais il est difficile d’en exclure les usagers. Un aquifère en est un. Si tous les agriculteurs du coin creusent un puits, il est difficile de les en empêcher (pas d’exclusion), mais l’eau puisée par l’un manque à l’autre (rivalité). C’est là qu’apparaît le risque de surexploitation.
Ce sont les biens gérés par l’État et financés par l’impôt. Ils sont non-rivaux (ma consommation ne réduit pas la tienne) et non-excluants (on ne peut empêcher personne d’en profiter). C’est le cas de l’éclairage public ou la défense nationale.
En résumé :
Le bien commun, c’est passer du statut d’usager (qui paie sa facture) à celui d’acteur (qui participe aux décisions).
J’ai dit au-début de l’article que les biens communs étaient tangibles, physiques. J’ai menti. En réalité, une part importante de ces biens sont numériques. Les plus connus sont Wikipédia et openstreetmap. Mais pourquoi Google Maps n’est pas un bien commun , tout comme l’encyclopédie universalis ? Ils répondent pourtant aux même problématiques ! Mon chat est parti se vautrer dans les lavandes quand il a attendu “qui participe aux décisions”, donc cela sera pour une prochaine fois, je le crains…
Ce n’est pas pour rien que les deux seules consignes affichées au démarrage de JSOM, un étideur OSM sont 1. Ne copiez pas d’autres cartes et 2. Amusez-vous bien ! ↩
Barraqué, B. (2025). Les wateringues hier et aujourd’hui, en France et aux Pays-Bas. Flux, 141(3), 5-20. https://doi.org/10.3917/flux1.pr1.0016. ↩
Barraqué, B. (2021). La gestion de l’eau comme bien commun et sa difficile application en France. Administration, 269(1), 77-79. https://doi-org.gorgone.univ-toulouse.fr/10.3917/admi.269.0077. ↩
https://www.researchgate.net/publication/239919282_Introduction_An_Overview_of_the_Knowledge_Commons ↩