Il me semble que j’ai toujours été contre la peine de mort. Je me disais que personne ne devait avoir le droit de tuer de sang froi une personne, qu’importe ses actes. C’est en cherchant le graphique de “Ne parlez pas à la police” de Maître Eolas que je suis tombé sur son article cela se passait comme cela qui fait vivre l’execution d’un condamné, presque minute par minute. Bien que touchant et jouant sur la corde émotionelle du lecteur, je l’ai trouvé instructif pour quelqu’un qui n’a jamais connu la peine de mort. L’auteur dit s’être inspiré entre autre du livre l’Éxecution de Badinter. Badinter ? Ha oui, celui qui s’est battu pour l’abolition de la peine de mort en France ! Je ne savais qu’il avait écrit des livres… C’est empli de curiosité que je commence ma lecture, même si la couverture et le titre donnent de sérieux indices quant à l’histoire (vraie) qui nous est conmptée.
Loin de moi l’idée de faire un résumé, on peut toutefois noter que plusieurs thèmes traversent le récit : l’éthique de l’avocat, la mécanique de déshumanisation et la critique du système judiciaire.
Une question revient souvent “Qu’est-ce qu’être avocat ?”. Elle accompagne Badinter et le lecteur de sa jeunnesse jusqu’à l’écution finale de son client. Elle explore l’engagement total, presque charnel, de l’avocat pour son client.
Pour Badinter, l’acte de défendre transcende la simple technique juridique pour devenir un engagement total. Cette mission commence par une identification totale avec l’accusé ; en disant « nous » (cit. 19), l’avocat opère une fusion où il accepte de « prendre en charge complètement » le sort d’un homme (cit. 3), portant sa vie comme un fardeau sur ses propres épaules. Cette solidarité absolue impose une solitude radicale et une rupture sociale douloureuse : l’avocat doit s’imposer le « refus permanent » de rejoindre sa propre communauté — celle des honnêtes gens qui jugent — pour rester l’ultime allié de l’exclu (cit. 8).
Dans ce combat contre la mort, l’éloquence devient une force vitale et biologique, une tension du corps où « plaider » s’apparente à un acte de survie brut (cit. 9). Dès lors, la défense se transforme en un combat sans concession qui refuse de « céder un pouce de terrain » (cit. 6), poussant l’avocat jusque dans ses retranchements moraux : face à l’imminence de la guillotine, Badinter interroge même la limite de la légalité, se demandant si le respect des règles n’est pas parfois le masque d’une certaine lâcheté face au salut d’une vie (cit. 5). Convaincu, ce dernier déroge aux règles déontologiques en évoquant dans un dernier espoir la pièce du dossier “nulle”, mais qui prouve que Bontens n’a pas tué.
J’ai trouvé l’ idée de séparation entre l’avocat et le reste du monde assez frapante, car c’est bien lui, en réalité le dernier rampart contre la déshumanisation totale de l’accusé. L’avocat s’oblige à ne pas oublier que derrière l’acte, il reste un être humain, ce qui devrait rester à l’esprot de tous. En effet, pour tuer un homme, la justice doit d’abord en faire un “objet” ou un “monstre”.
La première étape une déshumanisation méthodique du condamné. Cette mécanique passe par l’effacement de l’identité : par le langage, on substitue à l’homme un titre juridique, car « “accusé” est un adjectif, pas un nom », et ce refus de l’appeler « Monsieur » (cit. 7) dépouille l’individu de sa dignité civile pour préparer l’opinion à sa disparition physique. Cette érosion de l’humanité culmine avec la création du “Monstre” ; il devient alors « commode et satisfaisant » de liquider une figure d’horreur plutôt qu’un semblable (cit. 12).
Cette déshumanisation méthodique rappelle les analyses de Michel Foucault sur le spectacle du châtiment, où le corps du condamné devient le théâtre d’une démonstration de force1, ou encore la pensée de René Girard sur le bouc émissaire : on liquide le ‘monstre’ pour apaiser la violence de la société, transformant un acte de justice en un sacrifice archaïque2. Même mon chat traite ses proies avec plus de dignité : il joue avec avant de les tuer, mais il ne prétend pas le faire au nom de la Morale ou du Contrat Social.
La cour d’assises, en mettant en scène des « exhibitions » destinées à susciter l’effroi (cit. 15), transforme le procès en un acte d’épuration émotionnelle plutôt qu’en une mission de justice sereine. Ce criminel, exclu de la communauté des hommes par son acte et par l’imminence de son exécution, accède alors à une étrange et terrible « heure de gloire » (cit. 13), devenant une figure sacrificielle qui interroge la part d’ombre de la société qui le tue. En effet, comment s’assurer que l’écution est justice et non vangeance ou simple spectacle ?
L’œuvre de Badinter dresse un réquisitoire implacable contre ce qu’il nomme la « Justice de Sang », dénonçant une institution qui, sous couvert de morale, ne fait qu’institutionnaliser la vengeance. Il met d’abord en lumière la haine masquée qui anime les prétoires, illustrant parfaitement ce que Friedrich Nietzsche nommait le « ressentiment » : cette pulsion réactive où la justice se pare d’un masque de vertu pour assouvir une soif de vengeance archaïque. L’« exigence du talion » (cit. 16) se dissimule ainsi derrière la solennité des débats, confirmant que la peine capitale est le visage le plus hideux de la haine lorsqu’elle « se pare du masque de la justice » (cit. 21).
Cette mascarade morale souligne l’absurdité du système répressif. En confondant « le crime et les criminels » (cit. 17), la société s’imagine par erreur qu’éliminer l’homme fera disparaître le mal — une illusion dénoncée par Albert Camus dans ses Réflexions sur la guillotine, où il démontre l’inefficacité totale de la peine de mort comme exemple. Cette logique atteint un paroxysme d’incohérence dans l’affaire Buffet-Bontems où le tribunal s’autorise à condamner un homme dont il reconnaît pourtant l’innocence partielle.
Enfin, Badinter montre l’arbitraire politique qui régit l’échafaud. Loin de l’idéal d’une justice « implacable et immédiate » réclamée par les foules (cit. 10), la sentence bascule dans ce que Michel Foucault analysait comme l’exercice du pouvoir souverain : le droit de « faire mourir ou de laisser vivre ». La justice ne décide plus de manière indépendante ; elle se contente de « proposer au prince » (cit. 23) de mettre à mort. La vie d’un homme se retrouve alors prise au piège d’un complexe calcul politique (cit. 24) où le droit de grâce, ultime vestige du pouvoir régalien, devient un simple curseur de communication dicté par les sondages ou l’opportunisme électoral.
De cette critique acerbe d’une justice politique et arbitraire naît la conviction profonde qui portera Robert Badinter jusqu’à la tribune de l’Assemblée nationale en 1981 : l’abolition n’est pas une simple réforme, c’est un impératif de civilisation.
Tout commence par le constat de la faillibilité humaine. Face à l’irréversibilité de la mort, Badinter oppose la relativité de la justice : puisque le jugement des hommes est « par définition relatif », il ne saurait inclure une peine définitive et irréparable, donc aboslue (cit. 22). Contre la fatalité du couperet, il défend la rédemption possible, illustrée par l’exemple de ce détenu ayant entrepris des études de droit malgré l’hostilité de l’administration (cit. 18). Ce récit prouve que la prison ne doit pas être un « lieu clos » destiné à l’élimination, mais un espace où l’homme peut se reconstruire. Enfin, ce combat est indissociable de la mission de défense ; pour Badinter, la mort du condamné est l’échec absolu, l’injustice « brute » qui vide le droit de sa substance et « ôte à l’avocat sa raison d’être » (cit. 1). En refusant la mise à mort, il ne plaide pas seulement pour un homme, mais pour une justice qui accepte ses propres limites et renonce à la barbarie de la force brute.
Voici les quelques citations que j’ai relevé (dans l’ordre de lecture) et qui m’ont servi à la rédaction :
Foucault explique que sous l’Ancien Régime (et cela a persisté dans le rituel de la guillotine), le supplice n’est pas seulement une peine, c’est un rituel politique. La justice cherche à “marquer” le corps du condamné pour réaffirmer le pouvoir de l’État. L’exhibition de l’horreur sert à terroriser la foule et à valider la force du souverain. C’est la “justice spectacle” ↩
Girard explique que la société, pour évacuer sa propre violence interne, choisit une victime (le bouc émissaire). En tuant cette victime, la communauté retrouve un calme éphémère. Cette victime est “sacrée” : elle est à la fois détestée (pour son crime) et nécessaire (pour la paix sociale). Le monstre devient le catalyseur de la haine de tous, permettant à la société de se sentir “propre”. AUjourd’hui, la condamnation à réclusion criminelle a remplacé la peine de mort, mais le principe est le même. La perpétuité agit comme une enceinte de confinement. Le “bouc émissaire” est chargé de tous les péchés (le crime atroce) et envoyé dans le désert (la prison à vie). ↩