Paulhenry Saux

Il me semble que j’ai toujours été contre la peine de mort. Je me disais que personne ne devait avoir le droit de tuer de sang froi une personne, qu’importe ses actes. C’est en cherchant le graphique de “Ne parlez pas à la police” de Maître Eolas que je suis tombé sur son article cela se passait comme cela qui fait vivre l’execution d’un condamné, presque minute par minute. Bien que touchant et jouant sur la corde émotionelle du lecteur, je l’ai trouvé instructif pour quelqu’un qui n’a jamais connu la peine de mort. L’auteur dit s’être inspiré entre autre du livre l’Éxecution de Badinter. Badinter ? Ha oui, celui qui s’est battu pour l’abolition de la peine de mort en France ! Je ne savais qu’il avait écrit des livres… C’est empli de curiosité que je commence ma lecture, même si la couverture et le titre donnent de sérieux indices quant à l’histoire (vraie) qui nous est conmptée.

Loin de moi l’idée de faire un résumé, on peut toutefois noter que plusieurs thèmes traversent le récit : l’éthique de l’avocat, la mécanique de déshumanisation et la critique du système judiciaire.

Qu’est-ce qu’être avocat ?

Une question revient souvent “Qu’est-ce qu’être avocat ?”. Elle accompagne Badinter et le lecteur de sa jeunnesse jusqu’à l’écution finale de son client. Elle explore l’engagement total, presque charnel, de l’avocat pour son client.

Pour Badinter, l’acte de défendre transcende la simple technique juridique pour devenir un engagement total. Cette mission commence par une identification totale avec l’accusé ; en disant « nous » (cit. 19), l’avocat opère une fusion où il accepte de « prendre en charge complètement » le sort d’un homme (cit. 3), portant sa vie comme un fardeau sur ses propres épaules. Cette solidarité absolue impose une solitude radicale et une rupture sociale douloureuse : l’avocat doit s’imposer le « refus permanent » de rejoindre sa propre communauté — celle des honnêtes gens qui jugent — pour rester l’ultime allié de l’exclu (cit. 8).

Dans ce combat contre la mort, l’éloquence devient une force vitale et biologique, une tension du corps où « plaider » s’apparente à un acte de survie brut (cit. 9). Dès lors, la défense se transforme en un combat sans concession qui refuse de « céder un pouce de terrain » (cit. 6), poussant l’avocat jusque dans ses retranchements moraux : face à l’imminence de la guillotine, Badinter interroge même la limite de la légalité, se demandant si le respect des règles n’est pas parfois le masque d’une certaine lâcheté face au salut d’une vie (cit. 5). Convaincu, ce dernier déroge aux règles déontologiques en évoquant dans un dernier espoir la pièce du dossier “nulle”, mais qui prouve que Bontens n’a pas tué.

J’ai trouvé l’ idée de séparation entre l’avocat et le reste du monde assez frapante, car c’est bien lui, en réalité le dernier rampart contre la déshumanisation totale de l’accusé. L’avocat s’oblige à ne pas oublier que derrière l’acte, il reste un être humain, ce qui devrait rester à l’esprot de tous. En effet, pour tuer un homme, la justice doit d’abord en faire un “objet” ou un “monstre”.

La déshumanisation du condamné

La première étape une déshumanisation méthodique du condamné. Cette mécanique passe par l’effacement de l’identité : par le langage, on substitue à l’homme un titre juridique, car « “accusé” est un adjectif, pas un nom », et ce refus de l’appeler « Monsieur » (cit. 7) dépouille l’individu de sa dignité civile pour préparer l’opinion à sa disparition physique. Cette érosion de l’humanité culmine avec la création du “Monstre” ; il devient alors « commode et satisfaisant » de liquider une figure d’horreur plutôt qu’un semblable (cit. 12).

Cette déshumanisation méthodique rappelle les analyses de Michel Foucault sur le spectacle du châtiment, où le corps du condamné devient le théâtre d’une démonstration de force1, ou encore la pensée de René Girard sur le bouc émissaire : on liquide le ‘monstre’ pour apaiser la violence de la société, transformant un acte de justice en un sacrifice archaïque2. Même mon chat traite ses proies avec plus de dignité : il joue avec avant de les tuer, mais il ne prétend pas le faire au nom de la Morale ou du Contrat Social.

La cour d’assises, en mettant en scène des « exhibitions » destinées à susciter l’effroi (cit. 15), transforme le procès en un acte d’épuration émotionnelle plutôt qu’en une mission de justice sereine. Ce criminel, exclu de la communauté des hommes par son acte et par l’imminence de son exécution, accède alors à une étrange et terrible « heure de gloire » (cit. 13), devenant une figure sacrificielle qui interroge la part d’ombre de la société qui le tue. En effet, comment s’assurer que l’écution est justice et non vangeance ou simple spectacle ?

la justice de sang

L’œuvre de Badinter dresse un réquisitoire implacable contre ce qu’il nomme la « Justice de Sang », dénonçant une institution qui, sous couvert de morale, ne fait qu’institutionnaliser la vengeance. Il met d’abord en lumière la haine masquée qui anime les prétoires, illustrant parfaitement ce que Friedrich Nietzsche nommait le « ressentiment » : cette pulsion réactive où la justice se pare d’un masque de vertu pour assouvir une soif de vengeance archaïque. L’« exigence du talion » (cit. 16) se dissimule ainsi derrière la solennité des débats, confirmant que la peine capitale est le visage le plus hideux de la haine lorsqu’elle « se pare du masque de la justice » (cit. 21).

Cette mascarade morale souligne l’absurdité du système répressif. En confondant « le crime et les criminels » (cit. 17), la société s’imagine par erreur qu’éliminer l’homme fera disparaître le mal — une illusion dénoncée par Albert Camus dans ses Réflexions sur la guillotine, où il démontre l’inefficacité totale de la peine de mort comme exemple. Cette logique atteint un paroxysme d’incohérence dans l’affaire Buffet-Bontems où le tribunal s’autorise à condamner un homme dont il reconnaît pourtant l’innocence partielle.

Enfin, Badinter montre l’arbitraire politique qui régit l’échafaud. Loin de l’idéal d’une justice « implacable et immédiate » réclamée par les foules (cit. 10), la sentence bascule dans ce que Michel Foucault analysait comme l’exercice du pouvoir souverain : le droit de « faire mourir ou de laisser vivre ». La justice ne décide plus de manière indépendante ; elle se contente de « proposer au prince » (cit. 23) de mettre à mort. La vie d’un homme se retrouve alors prise au piège d’un complexe calcul politique (cit. 24) où le droit de grâce, ultime vestige du pouvoir régalien, devient un simple curseur de communication dicté par les sondages ou l’opportunisme électoral.

Les racines de l’abolition

De cette critique acerbe d’une justice politique et arbitraire naît la conviction profonde qui portera Robert Badinter jusqu’à la tribune de l’Assemblée nationale en 1981 : l’abolition n’est pas une simple réforme, c’est un impératif de civilisation.

Tout commence par le constat de la faillibilité humaine. Face à l’irréversibilité de la mort, Badinter oppose la relativité de la justice : puisque le jugement des hommes est « par définition relatif », il ne saurait inclure une peine définitive et irréparable, donc aboslue (cit. 22). Contre la fatalité du couperet, il défend la rédemption possible, illustrée par l’exemple de ce détenu ayant entrepris des études de droit malgré l’hostilité de l’administration (cit. 18). Ce récit prouve que la prison ne doit pas être un « lieu clos » destiné à l’élimination, mais un espace où l’homme peut se reconstruire. Enfin, ce combat est indissociable de la mission de défense ; pour Badinter, la mort du condamné est l’échec absolu, l’injustice « brute » qui vide le droit de sa substance et « ôte à l’avocat sa raison d’être » (cit. 1). En refusant la mise à mort, il ne plaide pas seulement pour un homme, mais pour une justice qui accepte ses propres limites et renonce à la barbarie de la force brute.

Citations et passages interressants

Voici les quelques citations que j’ai relevé (dans l’ordre de lecture) et qui m’ont servi à la rédaction :

  1. La mort du condamné, c’est l’injustice à l’état brut, la seule, celle qui ôte à l’avocat sa raison d’être,
  2. Les questions sont innocentes, même quand on les pose avec des arrière-pensées,
  3. Prendre en charge complètement, pour un moment extrême, le sort d’un homme, c’est cela, la défense.
  4. Ne te dis pas : « Ce que je fais, c’est pour la justice que je le fais. » C’est parfois vrai, parfois faux, mais de toute façon, ça n’a pas d’importance.
  5. Je ne te dis pas qu’il faut lui apporter une scie à métaux, un revolver, ou acheter le juge. Quoiqu’à la limite, on puisse se poser la question. S’y refuse-t-on parce que ce n’est pas à nous de le faire, ou bien parce qu’on est trop lâche pour le faire?
  6. La défense, c’est ne jamais céder un pouce de terrain à l’adversaire, ne jamais rien tenir pour acquis à l’accusation, c’est refuser même d’admettre l’évidence.
  7. Pourquoi appeler cet homme accusé ? C’est un adjectif, ce n’est pas un nom. C’est une condition pas une personne. Il y a d’ailleurs des présidents d’assises qui le sentent bien. Et qui interpellent l’accusé par son nom. Mais jamais on ne l’appelle « Monsieur ».
  8. Ce refus permanent de l’avocat de rejoindre ceux qui sont naturellement les siens, ceux qui ne sont pas des criminels, mais qui les jugent, est sa plus difficile exigence. Et qui ne s’obtient pas sans courage, car la tentation est permanente de la complaisance, même tacite, envers ceux qui jugent.
  9. Il y a quelque chose de la possession physique dans l’éloquence. Dans ses moments de lyrisme, mon maître s’exclamait : « Plaider, c’est bander. Convaincre, c’est jouir. »
  10. Je me rappelais ce colonel de parachutistes qui en trois adjectifs avait mis la justice au garde-à-vous : « La justice moi, je la veux implacable, immédiate, sommaire. C’est ça la justice populaire. Tout le reste c’est du bavardage.
  11. Il a quitté la foule de ceux qui imaginent ou regardent, rêveurs ou spectateurs, pour passer du côté de ceux qui ont violé l’interdit, qui ont commis le sacrilège. Mais dans le sacrilège survit le sacré.
  12. Car il est toujours difficile de condamner un homme, alors qu’il est commode et satisfaisant de liquider un monstre.
  13. Il s’en allait sûrement vers la mort. C’était son heure de gloire.
  14. Mais le moi profond du juge murmure secrètement qu’il n’a besoin de personne pour juger, qu’il lui suffit d’être lui-même,
  15. Une justice sereine devrait refuser de telles exhibitions, précisément parce que l’horreur qu’elles suscitent n’est pas compatible avec la maîtrise de soi qu’exige la mission de juger.
  16. Elles incarnaient silencieusement l’exigence du talion.
  17. Mais on confond le crime et les criminels. On emprisonne les criminels, on les tue même. Le crime ne disparaît pas, ne diminue pas pour autant.
  18. Il avait, au prix d’une véritable ascèse entrepris des études, que l’Administration considérait avec hostilité, puisqu’il s’agissait d’études de droit. On lui avait interdit certains livres nécessaires, refusé d’employer certaines heures à l’étude plutôt qu’à des besognes absurdes. Heureusement, sa ténacité l’avait emporté. Elle avait suscité l’intérêt de ceux qui, au sein de l’administration pénitentiaire, ne croient pas que la prison doive être ce lieu clos, retranché du monde, où des hommes sont retenus à l’écart des autres hommes, comme s’ils ne devaient jamais les retrouver. Ainsi, au long des années, et d’un combat obscur contre les autres et contre lui-même, ce détenu avait-il passé ses examens, et enfin obtenu sa libération conditionnelle.
  19. Nous pensons, et mieux quelquefois, nous disons « nous » en parlant de notre client. Et c’est vrai qu’il est un peu nous-même.
  20. Je me heurtais toujours à cette évidence : « ils » ont admis qu’il n’avait pas tué. Et « ils » l’ont condamné à mort. Alors à quoi bon s’interroger ?
  21. Je connais les traits de la haine. Les hommes de ma génération ont eu souvent l’occasion de la rencontrer. Mais elle revêt son pire visage quand elle se pare du masque de la justice.
  22. Dans une justice par définition relative, il ne saurait y avoir place pour une peine irréversible.
  23. Plus précisément encore, la cour ne condamne pas à mort. Elle propose au prince de faire mettre à mort un condamné.
  24. Un tel calcul politique s’agissant d’une telle décision me paraissait impossible chez celui qui exerçait à cet instant le droit de vie ou de mort.
  1. Foucault explique que sous l’Ancien Régime (et cela a persisté dans le rituel de la guillotine), le supplice n’est pas seulement une peine, c’est un rituel politique. La justice cherche à “marquer” le corps du condamné pour réaffirmer le pouvoir de l’État. L’exhibition de l’horreur sert à terroriser la foule et à valider la force du souverain. C’est la “justice spectacle” 

  2. Girard explique que la société, pour évacuer sa propre violence interne, choisit une victime (le bouc émissaire). En tuant cette victime, la communauté retrouve un calme éphémère. Cette victime est “sacrée” : elle est à la fois détestée (pour son crime) et nécessaire (pour la paix sociale). Le monstre devient le catalyseur de la haine de tous, permettant à la société de se sentir “propre”. AUjourd’hui, la condamnation à réclusion criminelle a remplacé la peine de mort, mais le principe est le même. La perpétuité agit comme une enceinte de confinement. Le “bouc émissaire” est chargé de tous les péchés (le crime atroce) et envoyé dans le désert (la prison à vie).