C’est au détour d’un article de Ploum, intitulé « De la soumission au technofascisme religieux », que j’ai découvert un mot qui refuse depuis de me quitter : le technofascisme.
Le concept fait froid dans le dos. Il y décrit comment notre époque, saturée par le bruit d’Internet et l’avènement des IA génératrices de vide, est en train d’abandonner la rationalité des Lumières. Pour lui, les grands modèles d’IAG sont les nouveaux dogmes d’une religion moderne. ChatGPT et consorts fonctionnent comme des prêtres automatisés, dictant le vrai et le faux, conçus pour briser la logique et dire aux esprits affaiblis exactement ce qu’ils ont envie d’entendre. Un système vertical, centralisé, ultra-capitaliste, que l’on adule avec une ferveur quasi-mystique.
Mais si Ploum théorise ce basculement culturel et numérique, une question cruciale demeure : qui sont les architectes de cette nouvelle religion ? Qui sont les prophètes de ce “technofascisme” ?
La réponse se trouve dans Apocalypse Nerds, de Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet.
Dans cet essai percutant, les deux auteurs lèvent le voile sur la véritable idéologie qui porte la Silicon Valley. Ils nous font découvrir une élite de milliardaires (les Peter Thiel, Elon Musk ou Sam Altman) qui a tout simplement déclaré la guerre à la démocratie. Pour ces “Nerds de l’Apocalypse”, la politique et ses compromis sont obsolètes. Leur projet ? Remplacer l’État de droit par une pure logique d’entreprise où le citoyen s’efface derrière le client.
Pendant des décennies, la Silicon Valley nous a vendu une jolie fable : celle de jeunes geeks idéalistes, installés dans leurs garages, codant la nuit pour « connecter le monde » et « rendre l’humanité meilleure ». Ce techno-optimisme ambiant a servi de paravent parfait. Mais aujourd’hui, le masque est tombé pour laisser apparaître une réalité beaucoup plus brute : une idéologie profondément inégalitaire et autoritaire.
En fait, la culture des géants de la tech s’est construite sur des bases radicalement anti-démocratiques :
« Cette croyance en une hiérarchie naturelle des intelligences, doublée d’une morale entrepreneuriale viriliste, ne tarde pas à façonner non seulement les discours mais aussi les structures mêmes des entreprises de la tech. »
Dans ce logiciel de pensée, le monde se divise en deux catégories : l’élite hyper-intelligente (les fondateurs, les investisseurs) et le reste de la population, interchangeable. C’est à cette élite autoproclamée que revient le droit exclusif de dessiner l’avenir. C’est l’acte de naissance du technofascisme : l’idée que le progrès technique a tous les droits, y compris celui d’écraser l’humain. C’est l’origine même de l’idéologie de la Silicon Valley, où « le progrès technologique doit être poursuivi sans relâche et sans se soucier, ou presque, des coûts potentiels ou des dangers pour la société. »
Le point de rupture se situe en 2009. Marqué par la crise financière, Peter Thiel, milliardaire, cofondateur de PayPal et figure tutélaire de la Silicon Valley, théorise publiquement cette scission avec une honnêteté… pour le moins surprenante :
« Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. »
La phrase est lâchée. Pour Thiel et ses pairs, le suffrage universel et le débat public sont devenus des anomalies, des freins à l’efficacité du marché. Puisque le peuple vote « mal » (c’est-à-dire pour des régulations, des impôts ou de la protection sociale), il faut tout simplement contourner le peuple. Simple, non ? L’objectif avoué n’est plus de convaincre, mais d’imposer :
« Nous étions trop peu nombreux pour gagner une élection, mais nous pouvions peut-être changer le monde unilatéralement sans avoir à constamment convaincre l’opinion, la supplier et l’implorer. »
Ce projet sécessionniste change radicalement la nature du pouvoir. Pour ces milliardaires libertariens, l’ennemi juré, c’est l’État-nation. L’ambition n’est plus de collaborer avec les gouvernements, mais de les remplacer. En 2018, Mark Zuckerberg lui-même vendait la mèche en s’interrogeant à voix haute sur le statut de son empire : « À bien des égards, Facebook ressemble davantage à un gouvernement qu’à une entreprise traditionnelle ».
Dans cette organisation sociale d’un nouveau genre, l’entité entreprise remplace l’entité nation. Ce n’est plus la politique, avec ses compromis, ses luttes, ses frictions et ses institutions parfois fragiles, qui façonne la société, mais la logique de l’entreprise, articulée autour d’un triptyque implacable : efficacité, hiérarchie, contrôle.
Comment renverser une démocratie quand on ne croit plus en elle ? Certainement pas avec des chars ou des défilés militaires. Le technofascisme avance de manière beaucoup plus subtile. À l’imagerie brutale des dictatures du XXe siècle, ces oligarques préfèrent une stratégie de l’usure, un piratage du système de l’intérieur. Michael P. Gibson, un proche de Peter Thiel, a forgé un concept parfait pour décrire cette dynamique : l’underthrow. Ce n’est pas un renversement violent par le haut, mais une logique d’effritement venue d’en bas. On fragilise les institutions démocratiques jusqu’au point de rupture pour pouvoir ensuite les remodeler selon les intérêts des techno-oligarques.
Pour opérer ce basculement sans recourir à la force, les technofascistes théorisent ce qu’ils appellent un « coup d’État graduel » ou une « administration du basculement ». Comme l’explique Curtis Yarvin, figure de proue du mouvement néo-réactionnaire américain (NRx) et adoubé par Thiel :
« Lorsque la révolution sera prête à se produire, elle semblera tout à fait naturelle, inévitable et même attendue. »
Pour que ce basculement paraisse “naturel”, il faut d’abord mener une guerre culturelle et sémantique implacable. Le pouvoir technologique sait que pour détruire une idée, il faut d’abord éliminer les mots qui la portent. Cette stratégie n’est pas nouvelle, comme en témoigne le philologue Victor Klemperer et son étude de la novlangue du Troisième Reich : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ».
C’est exactement cette politique d’empoisonnement linguistique que l’on observe aujourd’hui. On assiste à une tentative d’éliminer purement et simplement des termes entiers associés au progressisme ou à la justice sociale : « accessible », « LGBT », « racisme », « genre », « victime », « femmes », « systémique ». Le but n’est pas de débattre, il s’agit de les éradiquer du vocabulaire officiel pour rendre les concepts qu’ils désignent impensables. Comment ne pas penser à 1984 de G. Orwell qui montrait déjà cette érosion du vocabulaire ?
Mais l’apport le plus glaçant de l’enquête d’Hadjadji et Tesquet est le parallèle dréssé entre le fonctionnement de la Silicon Valley et une dimension du nazisme que j’ignorais : la désorganisation. Contrairement au mythe d’une machine totalitaire parfaitement huilée, le Troisième Reich était un champ de bataille permanent où s’affrontaient des factions concurrentes.
C’est précisément ce chaos organisé que les techno-oligarques exportent aujourd’hui dans la sphère politique, avec une accélération spectaculaire depuis l’élection américaine de fin 2024 et la mise en place de l’administration Trump en 2025.
Nous ne sommes plus dans la politique fiction : nous y sommes. Le cas d’Elon Musk est à ce titre emblématique. Connu pour sa « politique d’épuisement » (comme lorsqu’il forçait les employés à dormir sur leur bureau lors du rachat de Twitter en 2022), le milliardaire applique désormais ces méthodes managériales pour le moins brutales à l’appareil d’État. Qu’est ce qui pourrait mal se passer ? Placé à la tête du DOGE (Département de l’efficacité gouvernementale), sa mission n’est pas de réformer, mais de purger l’État fédéral.
Le DOGE est un monstre institutionnel : il échappe aux contre-pouvoirs traditionnels puisqu’il ne s’agit pas d’un ministère de plein exercice. C’est une structure privée implantée au cœur du public, tel un cheval de Troie. L’objectif profond de cette démarche avait été parfaitement résumé dès l’été 2024 par Russell Vought, alors à la tête d’un think tank pro-Trump, piégé par des journalistes britanniques :
« 80 % de mon temps est consacré à l’élaboration des plans nécessaires pour prendre le contrôle de la bureaucratie (…) et détruire la notion d’indépendance de ces agences. »
Derrière l’affichage managérial de “rationalisation” et “d’efficacité”, le but est double. D’abord, l’épuration idéologique — comme l’a illustré le gel brutal en avril 2025 de 2,2 milliards de dollars de subventions à l’université d’Harvard parce que son président refusait de plier face aux injonctions officielles interdisant l’activisme progressiste sur le campus. Ce n’est pas en France que cela pourrait arriver, puisque les universités n’ont pas de moyens, même si elles érigent une statue du président au milieu de leur campus… Ensuite, la destruction de l’appareil d’État au profit d’intérêts privés.
Tous les acteurs de cette galaxie partagent tous la même intuition : la démocratie est une fiction fatiguée et la technologie est plus fiable que les institutions humaines. Une fois l’État traditionnel en ruines, il ne reste plus qu’à le remplacer par leur modèle ultime : une société féodale gérée comme un tableur Excel (avec quelques macros certes…).
À quoi ressemble le monde si on laisse les Apocalypse Nerds aller au bout de leur logique ? Ce n’est pas un monde de liberté partagée, mais une dystopie hyper-technologique et profondément archaïque. Une société « néo-féodale » où chaque milliardaire devient le seigneur de son propre fief technologique, et où le droit cède la place au protocole informatique.
Pour Curtis Yarvin et les théoriciens des « Lumières Sombres » (NRx), le modèle idéal est clair : il faut remplacer les maires par des CEO, transformer les élus municipaux en actionnaires, et faire de l’administration publique un simple « fournisseur de service gouvernemental » à but lucratif. Au droit divin des anciens rois succède ainsi le « privilège du fondateur », cher à Peter Thiel. C’est l’avènement d’une monarchie sans sacre, managériale, qui pilote la société avec un tableau de bord fait d’objectifs chiffrés et de rentabilité.
Dans ce logiciel de pensée, l’État de droit est une vieillerie inefficace. On lui substitue un pouvoir autoritaire qui fonctionne par la superposition de couches techniques et de dispositifs de gouvernance privée. Tandis que la responsabilité des dirigeants est diluée, la citoyenneté y perd tout son sens politique et philosophique :
Elle se transforme en un produit de consommation, une simple carte de membre d’un club ou un abonnement à la salle de gym.
Ce modèle n’est plus seulement théorique, il s’incarne déjà dans le réel à travers plusieurs laboratoires à ciel ouvert :
L’étape ultime de ce projet a été théorisée par l’investisseur Balaji Srinivasan sous le nom d’« Exit » (la sortie). Son programme sécessionniste clé en main se résume par une formule : « D’abord, le cloud. Ensuite, la Terre ». L’idée est de regrouper d’abord des communautés d’intérêts virtuelles et de bâtir leur fortune en créant « de la valeur à partir du vide » (les cryptomonnaies, la spéculation numérique), pour ensuite acheter des morceaux de territoires physiques et y fonder des « villes-startups ».
Mais ce fantasme de sécession absolue repose sur une hypocrisie totale, une « noirceur cynique ». D’une part, ces citadelles privées prévoient déjà d’importer, comme à Dubaï, une main-d’œuvre immigrée esclave, pardon, précaire dont le statut n’aura bien sûr rien à voir avec celui des « résidents-actionnaires ». D’autre part, ces enclaves hyper-connectées restent viscéralement dépendantes du monde réel. Lors des premières expérimentations, les libertariens se sont vite rendu compte qu’ils dépendaient de prestataires extérieurs pour des tâches aussi triviales que la livraison de nourriture ou la collecte des déchets (Quoi, la gestion d’une ville-état est plus compliquée qu’il n’y parait et demande la coopération d’une multitude d’acteurs interconnectés ? pikachu_surpris.png)
Le fantasme de l’Exit est en réalité bâti sur une porte de sortie de secours : la possibilité, pour ces milliardaires, de réintégrer à tout moment leur citoyenneté traditionnelle et de retourner dans les jupons de l’État de droit si leur utopie privée venait à s’effondrer. Un privilège de seigneur, qui laisse le reste de l’humanité gérer les ruines.
Le projet politique que je décris depuis tout-à-l’heure n’a pas pour but de sauver l’humanité des crises climatiques ou sociales en cours et à venir. Quelle idée ! Au contraire, la biosphère et l’humanité ordinaire ont déjà été reléguées au rang de simples variables d’ajustement, « Peu importe que la terre brûle, que les populations soient déplacées, que les sociétés se fracturent ». L’essentiel, pour cette élite, est de sanctuariser son propre avenir, quitte à modifier biologiquement notre espèce.
Cette ambition se déploie à travers deux obsessions majeures :
Pour ces ingénieurs du futur, les systèmes de solidarité collective sont des anomalies qu’il faut liquider. À commencer par la Sécurité Sociale. Pour un « altruiste efficace », ce dispositif est jugé inefficace (pour qui, pour quoi, je ne sais pas) et structurellement déficitaire (à deux doigts de découvrir le concept de service public…). Leur solution utilitariste ? Supprimer purement et simplement la Sécurité Sociale et réallouer ces milliards de l’effort public vers des investissements massifs dans le secteur pharmaceutique privé, censé développer les traitements miracles du futur. Tant pis pour ceux qui tombent malades aujourd’hui : le tableur Excel a parlé, ils sont sacrifiés sur l’autel de l’optimisation à long terme.
On comprend que la force du technofascisme ne réside pas seulement dans la puissance financière de ses parrains ou dans la brutalité de leurs projets. Le vrai danger est psychologique, presque intime. Si le projet technofasciste avance si vite, c’est parce qu’il résonne avec une lassitude collective : celle d’une époque qui ne croit plus aux mondes partagés, aux biens communs, qui s’habitue à l’idée du chaos et qui abandonne silencieusement l’idéal démocratique.
Ce basculement psychologique n’est pas nouveau. En son temps, la philosophe Hannah Arendt analysait déjà comment l’individualisme radical et l’atomisation de la société préparaient le terrain aux pires autoritarismes. Pour elle, lorsqu’on détruit le « monde commun », cet espace de débat et de solidarité qui nous relie, les individus s’isolent et finissent par préférer la fiction rassurante d’un ordre totalitaire au chaos du monde réel. C’est exactement sur cette solitude et cette fatigue démocratique que surfent aujourd’hui nos oligarques de la tech.
Les auteurs nous laissent sur un constat cinglant qui résonne comme un signal d’alarme :
« Il faut dire les choses crûment : la gauche a perdu le monopole du futur. »
Pendant que les mouvements progressistes et démocrates passent leur temps à colmater les brèches, à défendre tant bien que mal les acquis du passé ou à gérer l’urgence des crises, les Apocalypse Nerds, eux, proposent un imaginaire d’une puissance folle. Un imaginaire sombre, féodal et inégalitaire, certes, mais un imaginaire qui trace une ligne droite vers l’avenir. Ils construisent leurs villes, codent leurs structures de gouvernance et purgent les administrations.
Pour contrer le technofascisme religieux que dénonçait Ploum et la monarchie managériale décrite dans Apocalypse Nerds, il ne suffira pas de réguler les algorithmes ou de tweeter courageusement notre indignation. Il va falloir réinvestir le champ du futur. Il va falloir réinventer une utopie qui soit collective, démocratique et résolument humaine. Il est grand temps de reprendre les clés de l’avenir avant qu’ils ne finissent de le verrouiller depuis leurs bunkers de Nouvelle-Zélande.